Bumcello :: Cyril Atef & Vincent Ségal
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discographie



Animal Sophistiqué

Inclue dans l’emballage de leur nouvel album, Animal Sophistiqué, une photo montre Cyril Atef et Vincent Ségal, soit Bum et Cello, en train de s’éclater. Détail qui a son importance, Cyril est affublé d’un masque à l’effigie de Vincent; celui que porte Vincent a les traits de son copain Cyril. Au bout de dix ans de vie commune, qu’y aurait-il de si étrange à ce que l’un soit un peu devenu l’autre ? Et réciproquement. Comme l’entente entre ce batteur irradié (Cyril) et ce violoncelliste transcendant (Vincent) tourne beaucoup autour de la musique, jouer à échanger sa tronche serait même un signe encourageant. Ça pourrait dire bien des choses : que l’un comprend cet autre comme si c’était lui-même, que l’harmonie règne un max au sein du couple, ou qu’entre eux la cuisine n’est jamais moins qu’excellente...

Il demeure que beaucoup continuent à avoir une idée un peu abstraite de Bumcello. Si vous faites la tournée des magasins, vous serez surpris de trouver leurs albums dans des emplacements chaque fois différents. Certains disquaires les achalandent dans leurs bacs « pop rock », d’autres les y préfèrent au rayon « electro »; dans le doute les indécis les classent dans l’espace « world music», tandis que les plus scrupuleux, s’ils le pouvaient, n’hésiteraient pas à créer une catégorie spéciale pour eux seuls.

Leur ami Vic Moan a même inventé une étiquette à leur intention: « musique industrielle pour pays du tiers-monde.» Amusant ! Mais crédible ? Cette incertitude plane d’autant volontiers qu’en cinq albums, ce duo atypique a connu trois maisons de disques.

En 1999 leur premier exploit était répercuté par le label indépendant français Comet, spécialisé dans le groove à tendance hypnotique et tentaculaire.

En 2001, Booty Time était hébergé par Signatures, cellule d’expérimentation sonore placée sous l’égide de Radio France. Et un an plus tard, Cyril et Vincent se voyaient proposer un contrat par Tôt ou Tard, la référence en matière de nouvelle chanson française. Un transfert qui, ça va de soit, ne contribuait en rien à éclairer nos lanternes s’agissant d’un duo plus proche de Sly & Robbie que de Stone & Charden (mettre Sonny & Cher pour la version anglaise).

C’est avec Nude For Love en 2002 que se voyaient enfin révélée l’importance et la diversité des ressources musicales dont regorge le sous-sol de la planète Bumcello. Elaboré à partir d’idées rythmiques solides et voyageuses, et délivrées comme le sont leurs improvisations en concert, ce répertoire était agrémenté de véritables pop-songs, comme Blind Fish ou Beautiful You ( celle ci chantée par Lateef et Gift of Gab de Blackalicious).

En 2003 Get Me, double cd live, ramenait pourtant les débats sur leur terrain de prédilection, la scène, là où tout a démarré au début des années 90, où leur envie de proposer différemment une musique différente naquit. Dans un espace très ouvert- plus d’une heure et demi d’enregistrements réalisés entre Maubeuge et Prague- ils y poussent l’avantage d’une navigation musicale libre. Le thème du boléro de Ravel se révèle une introduction idéale pour un raga indien du soir, bientôt traversé de fulgurances électriques heavy metal, qui elles-mêmes aboutissent à une relecture du Message in The Bottle de Police, comme saisie au cours d’une veillée au cœur de la brousse africaine. L’album débute d’ailleurs avec un titre qui résume à lui seul toute la démarche de Bumcello : Instable. Attention ! instabilité ne veut pas dire versatilité. Ce que nous font entendre Cyril et Vincent c’est qu’une musique en cache toujours une autre, et ce aussi sûrement qu’un masque cache un visage inconnu.

La fluidité des identités sonores est un trait du visage de ce monde en pleine mutation, qui chaque jour nous émerveille, et nous panique aussi de ne plus pouvoir s’y reconnaître. Soumis à la pluie battante des informations tombant d’un ciel électronique jamais limpide, chaque individu est appelé à devenir une banque de données potentielle, et chaque musicien un terminal humain où s’amoncellent quantité de sons et de rythmes divers. Qu’est donc cet Animal Sophistiqué , sinon la coïncidence stridente de la chaire et de cette partie de nous même qui appartient désormais à la haute technologie à travers une multitude d’ objets nomades, sans lesquels nous ne pouvons plus exister. Aujourd’hui, Bumcello est le seul groupe au monde à affronter à mains nues cette lame de fond virtuelle qui éventre les genres et explose les coutumes. Car chez eux, tout reste organique, tous les sons proviennent de vrais instruments portant l’usure que leur a infligée les doigts, l’auréole qu’y a laissée la sueur.

Bumcello c’est un peu comme une pirogue où se sont embarqués deux iroquois avec l’idée folle, téméraire, de traverser à la rame l’océan des possibilités à la recherche d’un continent englouti où vivaient jadis les Dieux imputrescibles de la musique. Animal Sophistiqué n’a pas été conçu en voyage pour rien. C’est d’abord à la faveur de moments perdus, lors d’une tournée avec M(athieu Chédid) qui a duré deux ans, que les chansons de cet album sont nées. Cyril travaillant sa voix et ses textes dans ses chambres d’hôtel, Vincent ses parties de guitare dans les loges. Certaines ont été accouchées sur scène comme Sweat, Sweat Sweat, Let It Shine ou Jet Set. Cette dernière, la plus rock du lot, est venue spontanément alors que Bumcello animait une soirée select organisée par Cartier. L’indifférence à leur égard inspira à Cyril ce texte d’où s’échappent comme des postillons d’ironie tombant à pic dans la coupe de champagne des invités. Dalila est un autre exemple de leur savoir faire mélodique: une fois en tête, le thème y circule comme un hamster en cage.

Mais si vous ôtez le masque pop, vous êtes surpris d’y découvrir un rythme hérité du compas haïtien et une voix qui s’inspire du chant des griots maliens. De facture plutôt classique, Monolife dissimule des influences assiko, style dominant chez certaines ethnies du Cameroun. Ne vous étonnez pas non plus de trouver un petit goût étrange à Gogo, un rock pourtant pur sucre : ce sont les steel drums trinidadiens qui apportent cette fantaisie cannelle et vanille. Avec ces deux cocos là, vous êtes au moins sûrs de voyager ; mais également de ressentir le plaisir qu’eux-mêmes éprouvent à se perdre parfois en chemin, à quitter le centre d’un morceau, comme sur Let It Shine, pour y revenir plus joyeux et instruits de leurs divagations. Pourtant, de tous leurs disques, celui-ci est en apparence le moins « barré », le plus construit. Animal Sophistiqué prouve combien Cyril Atef a su trouver, plus qu’une voix, une identité de chanteur. Elle domine presque tout l’album, avec parfois un contre-chant produit par Piers Faccini ou Tommy Jordan, ex Geggy Tah. Elle donne à Djizzney ( une histoire assez animale, et fort peu sophistiquée, ayant un rapport avec Britney Spear et du sperme) cette conviction punk; et à Sweat sweat sweat, où flotte comme la mélancolie du désir, son intimité. Sierra Mountain Top est la seule chanson à ne pas être chantée de bout en bout en anglais, l’allemand- langue maternelle de Cyril- et le français y alternant selon les couplets. Cette errance linguistique y rend plus prégnant le sentiment de solitude urbaine dessiné en relief par les cordes ( violon et violoncelle) de Vincent. Bombay est un low funk venu d’un inconscient habité par les productions de George Clinton et la soul orchestrale des 70’s. X-ing est un rap de prévention routière. Et T-tris(te), c’est comme du Yann Tiersen tropicaliste. Et ça s’écoute fort bien en regardant par la fenêtre d’ un compartiment non fumeur, mettons entre Rodez et Montauban.


Au moment de descendre sur le quai, on est du reste comme saisi par cette idée qu’avec Bumcello, le lointain est toujours plus proche qu’on ne croit. Sans doute parce qu’Animal Sophistiqué est le genre d’album qui nous promène aussi à l’intérieur de nous-même, qu’il aère l’ensemble de nos sensations musicales en nous rendant étrange ce qui nous est familier, et familier ce que nous pensions étrange.

Animal Sophistiqué