Bumcello :: Cyril Atef & Vincent Ségal
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Bum & Cello



Portrait croisé

De raga en rumba, de jungle en gnaoui, leur inspiration n'a pas de limite. Le percussionniste Cyril Atef et le violoncelliste Vincent Ségal improvisent en toute liberté.

A peine six ans d'improvisation en duo mais, déjà, ils s'engueulent comme un vieux couple. "Il est plus têtu que moi, mais nous ne sommes pas rancuniers", sourit Cyril Atef, le percussionniste, grande bringue dégingandée qui aime bien picorer du côté des steel-drums trinidadiens, des tam-tams camerounais, des karkabous marocains, de la soul américaine. "Moi, je suis très désordonné; lui, très organisé, mais nous faisons des efforts pour arranger ça", réplique Vincent Ségal, le sage romantique façon gendre idéal, dont le violoncelle électrique lance, de son côté, des clins d'oeil au bérimbau brésilien, au sarangi indien, à Claude Debussy, à Jimi Hendrix.

Aussi dissemblables qu'il est possible, ces deux musiciens se complètent comme les pièces d'un puzzle, au terme de parcours inverses ayant mené Cyril, le cancre autodidacte, jusqu'au Berklee College of Music de Boston, et Vincent, le prix de conservatoire, à faire ses classes de musique africaine dans le métro parisien. Dans la famille Atef, mère française et père iranien, on écoutait du rock progressif, des musiques persanes et du compas haïtien. Chez les Ségal, ascendance de vignerons champenois alliés à des juifs roumains et oranais, on préférait le classique, le free jazz et les raga indiens : "J'ai toujours fait un blocage sur la chanson grand public", explique Vincent.

Il faut dire qu'après avoir été initié au violoncelle, dès l'enfance, par un prof familier de Xenakis et de Berio ce surdoué de l'archet jouait déjà, à 20 ans, dans la section cordes de l'Orchestre de l'Opéra de Lyon. Ce qui ne l'a pas empêché de plonger dans le jazz avec le tromboniste Glenn Ferris et le pianiste Jean-Marie Machado, puis de se laisser embarquer à New York et au Brésil avec le percussionniste Nana Vasconcellos...

Le parcours de Cyril Atef fut encore plus chaotique: transbahuté de Berlin-Ouest, où il est né, à Los Angeles, où ses parents s'installent lorsqu'il a 10 ans, il patauge à l'école, puis vire punk tendance hardcore avant de partir en tournée avec "un groupe black en costumes pailletés, direction La Nouvelle-Orléans, Baton Rouge, le Mississippi, le terreau du blues". En 1996, à Paris, Cyril rencontre Vincent au sein du groupe Olympic Gramofon, initié par le saxophoniste Julien Loureau. Ils se mettent à improviser en duo sous le nom de Bumcello, bum pour "vagabond", cello pour violoncelle ("prononcer "beumchelo": "boum", ca évoque les explosions dans les BD", regrette Vincent Ségal).

Loin de tout académisme, au gré de leur humeur, les deux compères se nourrissent des musiques glanées durant leur riche carrière, côtoyant des artistes comme Ben Harper, Papa Wemba, Mathieu Chedid, Vanessa Paradis, Cesaria Evora, Susheela Raman ou Cheb Mami. Leur credo?: "Improviser sur des standards à la manière des jazzmen, sauf que notre fonds, ce n'est pas Cole Porter mais les musiques de Paris, aussi bien du rock, du classique que des traditions africaines ou indiennes."

Une démarche qui, précise Ségal, " est le contraire de la world exotique à base d'injections microscopiques de musiques maliennes ou cubaines dans le seul but de donner une couleur locale à des productions de pop internationale ".

Dans leurs zigzags ("interstitiels", disent-ils) entre dub, gnaoui, tsigane, soul, yiddish, jungle, punk, rumba, samba, ils n'utilisent ni synthés ni sampler. Seul un magnétophone actionné à l'aide d'une pédale leur permet, en concert, d'enregistrer en boucle des fragments de leur musique. "Ainsi, précise Vincent, nous pouvons construire quelque chose de plus orchestral tout en restant dans le domaine de l'éphémère et de l'instable."

Vincent: "Nous préférons l'imprévu. Les spectacles où les entrées en scène sont préparées, le répertoire préétabli, les lumières calées sont assez barbants."

Cyril: "On adore quand les gens dansent, mais il nous arrive aussi de faire des incursions dans des ambiances plus contemporaines, moi en cassant une mélodie que Vincent joue, lui en interrompant un groove que je fais."

Rares sont les musiciens occidentaux qui, comme Ségal sur son violoncelle, savent caler leurs mélodies sur les rythmes arabes, africains ou asiatiques. Rares sont les percussionnistes qui, comme Atef, savent faire chanter aussi finement leurs peaux frappées tout en jouant, à l'occasion, les vocalistes en une sorte de langue imaginaire à base d'onomatopées "avec, précise Vincent, cette manière très spéciale qu'ont les percussionnistes de placer les mots sur le rythme".

Leur troisième album, le plus abouti, le plus ludique, emprunte son titre à une chanson américaine: Nude for love. "Nu pour l'amour, explique Vincent, car quand on est sur scène et qu'on improvise, notre âme est à nu. ".

Eliane Azoulay
Télérama n° 2755
1 novembre 2002

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